Le privilège de colombine

Colombier AuberiveColombier St Blin

Tenant sous le bras un panier dans lequel on peut voir deux colombes, l’actrice Isabella Franchini donne à la Comedia dell’arte, vers 1530, sa première Colombine, l’espiègle amoureuse d’Arlequin. Si colombes, symboles intouchables d’amour et de paix, sont pigeons dès que l’on y veut planter la fourchette et les dents, leur fiente dont on engraisse – ou plutôt engraissait – les champs demeure, elle, colombine.

La production de cet or blanc, essentiel avant l’avènement des engrais chimiques, tenait du privilège. Dans les pays de droit coutumier, moins libéraux que les  pays de droit écrit du sud de la France, la possession d’un colombier « à pied » – comportant des boulins jusqu’au rez-de-chaussée – était réservée à un petit nombre de seigneurs, généralement seigneurs hauts-justiciers (en Lorraine, Bourgogne, Bar), seigneurs féodaux ou propriétaires de terres en censive. Les autres, sous réserve de posséder au moins 50 ou 100 arpents de terre selon les coutumes, ne pouvaient avoir que de modestes volières appelées « fuies » – dont l’étymologie renvoie à fuir, la volière étant le refuge des pigeons – ou « volets » – du nom de la planche d’envol de l’ouverture. En 1739, un arrêt concernant trois propriétaires de plus de 150 arpents chacun dans les paroisses de Lafauche et de Liffol-le-Petit restreint leur droit à 2 boulins par arpent, comme le veut aussi la coutume d’Orléans, par exemple.

Après l’abolition des privilèges le 4 août 1789, les pigeonniers se multiplient, les communautés décidant des périodes où ceux-ci doivent rester enfermés pour ne pas nuire aux récoltes futures : c’est que les pigeons sont voraces et prélèvent des quantités considérables de grains fraîchement semés ou juste fauchés.

200 colombiers ou pigeonniers ont été recensés en Haute-Marne. Le colombier double de Châteauvillain signalé par Diderot dans son Encyclopédie, avec une tour à l’intérieur de la tour, et ses 12 000 boulins, n’est plus. Mais il en reste bien d’autres, comme ceux de Saint-Blin, Noncourt-sur-le-Rongeant ou Nully, par exemple, dont on ne voit que la randière, l’ouverture plus ou moins ouvragée, la plaque d’envol et l’épi de faîtage, et qui cachent à notre vue les rangs de boulins, en pierre, en torchis, en pots de terre cuite, en paniers d’osier,  en bois, et l’astucieuse échelle tournante. Quant aux fuies, levez le nez, vous en verrez dans tous les villages, quelquefois d’une extrême modestie, quelques ouvertures sous la rive de la toiture, avec ou sans leur planchette d’obturation.

Fuie Grand

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